Obsolète, vraiment ?

Ce que la psychanalyse a rendu pensable — et qu’on n’a pas fini d’explorer

Introduction

Un des débats actuels autour de la psychanalyse semble se structurer autour d’une alternative simplifiée : serait-elle devenue obsolète, ou conserve-t-elle encore une pertinence clinique ?

Il est possible que cette manière de poser la question repose en partie sur un malentendu. En réduisant la psychanalyse à une pratique tournée vers le passé, on risque d’en méconnaître à la fois la complexité, les évolutions internes et les prolongements qu’elle a trouvés dans de nombreuses pratiques contemporaines, y compris médicales et psychiatriques.

Dès lors, peut-être conviendrait-il de déplacer le problème.

I. Ce que la psychanalyse n’a jamais cessé d’explorer

Dès ses développements les plus précoces, la psychanalyse ne s’est pas limitée à une exploration rétrospective de l’histoire du sujet. Elle s’est également intéressée aux conditions d’émergence de la vie psychique, à ses formes primitives et à ses modalités de transformation.

Les travaux de Sigmund Freud, neurologue, sur les processus primaires, ont déjà déplacé l’attention vers des formes d’expérience qui ne relèvent pas du souvenir au sens classique, mais d’organisations psychiques en cours de constitution.

Mélanie Klein, psychiatre et psychanalyste, a prolongé ce mouvement avec sa théorie des positions précoces, montrant que ce qui se joue dans les premiers temps de la vie n’est pas simplement un passé à retrouver, mais une organisation toujours active dans la manière dont le sujet perçoit, ressent et entre en relation.

 

Dans cette perspective, le passé ne désigne pas simplement un ensemble de contenus à retrouver : il constitue une dimension vivante de l’expérience.

II. Du côté du corps et du lien

Cette orientation a été prolongée et approfondie par plusieurs cliniciens majeurs.

Donald Winnicott, pédiatre et psychiatre, a introduit la notion d’aire transitionnelle et souligné l’importance de la créativité primaire, montrant que la vie psychique se constitue dans l’espace entre soi et l’autre, dans le jeu et dans la rencontre.

Wilfried Bion, psychiatre et psychanalyste, a placé au centre de son travail la transformation des expériences émotionnelles brutes en éléments pensables, ouvrant une réflexion sur ce que le thérapeute reçoit, transforme et rend élaborable.

Dans le champ médical et pédopsychiatrique, ces questions ont trouvé des développements particulièrement féconds. Daniel Stern a montré que l’enfant est engagé très tôt dans des formes d’expérience organisées, structurées par des interactions dynamiques. Bernard Golse et Albert Ciccone ont approfondi cette perspective en mettant en évidence les processus précoces de symbolisation, d’enveloppe et de co-construction de la vie psychique.

 

Ce que ces travaux partagent, c’est une attention portée non pas au souvenir, mais au mouvement : à ce qui se constitue, se transforme, cherche à prendre forme.

III. Christopher Bollas : une psychanalyse déjà déplacée

 

La relecture de Christopher Bollas accentue encore ce déplacement. À travers les notions d’idiome, d’objet transformationnel ou de destinée, il ne s’agit plus seulement de penser ce qui, du passé, agit dans le présent, mais ce qui, dans la vie psychique, cherche à prendre forme.

 

Avec la notion d’idiome, Christopher Bollas propose de penser chaque sujet comme porteur d’une forme singulière d’être-au-monde, constituée très précocement, et que la vie tend à actualiser. L’objet transformationnel désigne ces expériences ou ces rencontres qui modifient l’état interne du sujet, parfois en deçà du langage.

On peut faire l’hypothèse que Christopher Bollas ne déplace pas seulement certains concepts, mais également la manière d’écouter : en invitant à prêter attention non seulement aux répétitions, mais à ce qui, à travers elles, cherche à advenir.

Ainsi, la répétition elle-même peut être comprise autrement : non seulement comme retour du passé, mais comme tentative de retrouver une forme de soi encore inaboutie.

 

La vie psychique apparaît alors moins comme un système déterminé que comme un processus orienté, traversé à la fois par des contraintes et par une recherche de transformation.

IV. Le réservoir psychique : une proposition de déplacement

 

Nul besoin d’avoir lu Proust ni d’aimer les madeleines pour faire l’expérience que quelque chose en nous garde les traces — odeurs, voix, atmosphères, affects — parfois à notre insu.

Dans ce contexte, le terme d’inconscient peut parfois faire obstacle. Chargé d’une histoire théorique et institutionnelle, il tend à polariser les positions — entre adhésion et rejet.

Parler de réservoir psychique permet peut-être de déplacer la question.

Il ne s’agit pas de substituer un terme à un autre, ni de simplifier un concept complexe, mais de tenter d’en restituer une dimension plus immédiatement partageable : celle d’un espace d’inscription où se déposent les expériences, où se conservent les traces, et d’où peuvent resurgir, parfois de manière inattendue, des fragments entiers de vie.

 

Les travaux de Serge Tisseron sur les images internes et la mémoire psychique, ou ceux de Boris Cyrulnik sur la résilience, montrent combien ces traces ne sont pas seulement des vestiges, mais des éléments actifs, susceptibles d’être transformés.

V. Une convergence avec la clinique contemporaine

 

Ce déplacement n’est pas seulement théorique. Il se retrouve dans de nombreuses pratiques actuelles.

Pierre Delion, dans le travail avec des enfants présentant des troubles graves, insiste sur la nécessité de prendre en compte les dimensions archaïques et non symbolisées de l’expérience.

Daniel Stern met l’accent sur les micro-processus du présent — ces moments de rencontre où quelque chose se modifie dans l’expérience vécue, souvent avant même que les mots puissent le saisir.

Ces approches convergent vers une idée commune : la vie psychique ne se réduit ni à un passé à interpréter, ni à un présent à décrire. Elle se déploie comme un processus continu de transformation.

Ce mouvement n’est cependant pas toujours accessible. Il peut se heurter à des organisations psychiques où la répétition domine, où la capacité de transformation reste entravée, et où le travail clinique consiste d’abord à rendre possible une forme minimale d’inscription ou de liaison.

VI. Déplacer le débat : de l’obsolescence à l’anthropologie

Dans cette perspective, la question de l’obsolescence de la psychanalyse apparaît peut-être secondaire.

Ce qu’elle a rendu pensable — l’existence d’une profondeur psychique, d’une stratification de traces, d’une vie interne irréductible à la conscience — constitue un acquis difficilement contestable.

On peut même faire l’hypothèse que cet acquis devient aujourd’hui plus visible encore, dans un contexte où les modèles cognitifs et technologiques tendent à réduire l’esprit humain à des fonctions de traitement de l’information.

 

Une machine peut être programmée, initialisée, optimisée. Elle ne possède pas – du moins à ce jour - cette épaisseur d’expérience, cette capacité à être affectée par ce qu’elle a vécu, ni cette inscription progressive du vécu dans le temps.

Le sujet humain, lui, est pris dans une histoire psychique dont il ne maîtrise ni l’origine ni les effets.

Conclusion

 

Peut-être ne s’agit-il pas de savoir si la psychanalyse est dépassée.

 

Mais plutôt de se demander si le débat lui-même ne repose pas sur une simplification de ce qu’elle a rendu pensable.

 

En déplaçant la question vers celle de la vie psychique — de ses traces, de ses transformations, de son épaisseur — il devient possible de retrouver ce qui, dans ce champ, demeure opérant.

 

Ce déplacement n’est pas sans exigences. Il suppose de tenir ensemble profondeur et rigueur, ouverture et cadre, ce qui cherche à advenir et ce qui, dans la structure, résiste et demande à être élaboré.

 

Et peut-être aussi de mieux comprendre ce qui, aujourd’hui encore, continue d’y travailler.

Références bibliographiques

Bion, Wilfred R. (1962). Aux sources de l'expérience. Paris : Presses Universitaires de France, 1979.

Bollas, Christopher (1987). L'Ombre de l'objet. La psychanalyse de l'impensé. Paris : Calmann-Lévy, 1992.

Ciccone, Albert & Lhopital, Marc (1991). Naissance à la vie psychique. Paris : Dunod.

Cyrulnik, Boris (1999). Un merveilleux malheur. Paris : Odile Jacob.

Delion, Pierre (2008). Soigner la personne psychotique. Paris : Dunod.

Freud, Sigmund (1900). L'Interprétation des rêves. Paris : Presses Universitaires de France, 1967.

Golse, Bernard (2006). L'Être-bébé. Paris : Presses Universitaires de France.

Klein, Melanie (1948). Essais de psychanalyse. Paris : Payot, 1968.

Stern, Daniel N. (1985). Le Monde interpersonnel du nourrisson. Paris : Presses Universitaires de France, 1989.

Tisseron, Serge (1999). Comment l'esprit vient aux objets. Paris : Aubier.

Winnicott, Donald W. (1971). Jeu et réalité : l'espace potentiel. Paris : Gallimard, 1975.

 

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Traverser puis transformer