Traverser puis transformer

De la plainte à la reconnaissance de sa part dans l’expérience psychique

Dans les débats contemporains autour de la psychothérapie, une critique revient régulièrement : celle d’un travail thérapeutique qui consisterait à chercher indéfiniment les causes de la souffrance dans l’histoire du sujet. Les approches issues de la psychanalyse sont parfois accusées de s’attarder longuement sur les blessures infantiles ou les déterminations inconscientes sans que cela produise toujours un changement perceptible dans la vie du patient.

Une telle critique mérite d’être examinée avec prudence. Car l’exploration de l’histoire psychique ne constitue pas un détour inutile. Elle représente bien souvent une étape indispensable du travail thérapeutique. Sans la possibilité de reconnaître ce qui a été vécu, sans la traversée des affects liés à ces expériences, il est difficile d’imaginer qu’une transformation profonde puisse advenir.

Cependant, l’expérience clinique montre également que la compréhension seule ne suffit pas toujours. À un moment du processus thérapeutique — moment qui dépend toujours de la structure et du rythme propre du sujet — un déplacement peut devenir possible. Le patient ne se contente plus de comprendre ce qui lui arrive : il commence à transformer sa position dans l’expérience vécue.

C’est dans cet espace, entre traverser et transformer, que se joue une part essentielle du travail clinique.

La plainte comme point d’entrée du travail psychique

Dans la plupart des parcours thérapeutiques, la plainte constitue le point d’entrée du travail. Elle ne doit pas être comprise comme une simple répétition ou comme une résistance au changement. Elle remplit au contraire une fonction psychique fondamentale.

La plainte permet d’abord la mise en mots de la souffrance. Elle ouvre un espace où les affects peuvent être déposés et reconnus. Dans de nombreuses situations, elle constitue également une première sortie possible de la honte. La honte tend en effet à enfermer le sujet dans le silence et l’isolement, empêchant la pensée de circuler. Lorsque la plainte peut être accueillie dans un cadre suffisamment contenant, elle permet à l’expérience de commencer à être pensée.

Dans cette perspective, la plainte représente un moment nécessaire du processus thérapeutique. Elle permet que l’expérience psychique puisse être reconnue, partagée et progressivement élaborée.

Cependant, le travail clinique suppose également que cette plainte puisse être traversée. Elle doit pouvoir devenir une matière psychique à élaborer, plutôt qu’un lieu d’installation durable.

Traverser : la fonction de contenance

Traverser une expérience psychique ne consiste pas simplement à en identifier les causes. Il s’agit de permettre au sujet d’entrer en contact avec les affects et les conflits qui organisent sa vie intérieure.

Dans ce processus, la relation thérapeutique joue un rôle central. Par le transfert et par la stabilité du cadre, le thérapeute exerce une fonction de contenance psychique, telle que l’a décrite Wilfred Bion. Les expériences émotionnelles brutes, parfois difficiles à symboliser, peuvent être accueillies et progressivement transformées en éléments pensables.

Au fil du travail, cette fonction de contenance peut être progressivement internalisée. Le sujet développe alors une capacité d’auto-contenance affective qui lui permet de soutenir ses propres états internes sans être immédiatement débordé.

Cette évolution rejoint les observations de Donald Winnicott, pour qui la maturation psychique suppose que le sujet puisse progressivement s’appuyer sur une base interne suffisamment fiable.

Lorsque cette base interne se consolide, la vie psychique devient capable de tolérer davantage de complexité.

L’intégration de l’ambivalence

Cette consolidation ouvre la voie à une transformation importante de la vie psychique : l’intégration de l’ambivalence.

Dans la perspective développée par Melanie Klein, puis approfondie notamment par James Gammill, la maturation psychique suppose que le sujet puisse reconnaître que les objets de son monde interne ne sont jamais totalement bons ni totalement mauvais.

L’autre peut être à la fois aimé et décevant.

Le sujet peut également reconnaître en lui-même des mouvements contradictoires sans que cette ambivalence ne provoque un effondrement narcissique.

Cette capacité à tolérer la contradiction constitue un tournant important du travail psychique.

La tentation des causalités totales

Avant que cette complexité ne devienne supportable, les situations relationnelles sont souvent interprétées selon des logiques beaucoup plus massives.

Deux positions apparaissent fréquemment :

• soit tout est la faute de l’autre ;

• soit tout est de ma faute.

Cette seconde position peut donner l’impression d’une grande remise en question. Pourtant, dans la perspective kleinienne développée notamment par James Gammill, une culpabilité globale ne correspond pas nécessairement à une véritable position dépressive. Elle peut parfois constituer une forme d’omnipotence inversée : si tout est de ma faute, alors tout reste encore organisé autour de moi.

Dans ces deux configurations, la complexité relationnelle disparaît au profit d’une explication unique.

Les travaux de Jean-Michel Oughourlian, inspirés de l’anthropologie mimétique de René Girard, montrent combien les relations humaines tendent spontanément à s’organiser autour de la désignation d’un responsable unique. Sortir de cette logique suppose de reconnaître l’altérité réelle de l’autre : un sujet qui ne peut être réduit ni à un persécuteur absolu ni à un simple prolongement de notre propre monde psychique.

La transformation : reconnaître sa part

Lorsque le sujet dispose d’une capacité suffisante d’auto-contenance et que l’ambivalence devient tolérable, un déplacement peut apparaître.

Le sujet commence alors à percevoir que les situations humaines ne relèvent jamais d’une causalité unique. Elles sont toujours le produit d’une pluralité de facteurs : histoire personnelle, dynamique relationnelle, contexte et altérité.

Dans la pratique clinique, certains patients comprennent ce déplacement à l’aide d’une image simple : celle d’un camembert composé de plusieurs parts.

Pendant longtemps, le sujet peut avoir le sentiment de porter tout le camembert, ou au contraire de n’en porter aucune part. Le travail psychique permet parfois de reconnaître qu’il existe une part qui nous revient, sans pour autant absorber la totalité de la responsabilité.

Reconnaître cette part ne relève pas d’une injonction morale. Il s’agit plutôt d’un mouvement psychique par lequel le sujet accepte que le réel ne soit ni totalement en lui ni totalement hors de lui.

Une précision clinique indispensable

Il est cependant essentiel d’introduire ici une nuance majeure. Dans certaines situations — notamment les abus, les violences ou les situations incestueuses — la responsabilité ne peut en aucun cas être attribuée à la victime.

Dans la partie infantile de ces expériences, l’enfant ne dispose ni des ressources psychiques ni du pouvoir relationnel nécessaires pour influencer la situation. Il se trouve dans une position de dépendance radicale et ne fait que subir.

Dans ces contextes, le travail thérapeutique consiste d’abord à reconnaître pleinement la réalité de la violence subie et à restaurer les conditions d’une sécurité psychique. La question de la responsabilité ne concerne alors que la manière dont le sujet adulte pourra, plus tard, transformer sa position dans la vie présente — et non la responsabilité des événements traumatiques eux-mêmes.

Sortir de la plainte

Dans cette perspective, le déplacement décrit ici rejoint ce que François Roustang a appelé la sortie de la plainte.

Comme il le montre dans La fin de la plainte, la plainte peut devenir une véritable organisation subjective : la souffrance finit alors par structurer l’identité du sujet et la relation thérapeutique elle-même. Tant que cette position organise l’expérience, aucun déplacement réel ne peut véritablement advenir.

Sortir de la plainte ne signifie pas nier la souffrance ni minimiser l’histoire vécue. Il s’agit plutôt du moment où le sujet cesse d’organiser son identité uniquement autour de ce qu’il a subi et peut commencer à modifier sa position dans le présent.

Conclusion

À une époque où les conflits collectifs semblent souvent structurés autour de la recherche d’un responsable unique, la clinique du psychisme rappelle peut-être une évidence plus difficile à accepter : les situations humaines sont rarement réductibles à une causalité simple.

Peut-être qu’une part du travail psychique — individuel comme collectif — consiste précisément à accepter cette complexité.

Dans ce mouvement, reconnaître la part qui nous revient, sans prétendre porter tout le camembert ni affirmer que nous n’en portons aucune part, constitue peut-être l’un des signes discrets mais décisifs d’une transformation psychique.

📚 Bibliographie

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