TikTok, adolescence et miroir algorithmique

Réflexivité sans élaboration et communautés affectives à l'ère des algorithmes

Introduction — Un débat nécessaire, et une question moins posée

Les alertes portées aujourd'hui par certaines familles, associations et collectifs autour des usages adolescents de TikTok soulignent des enjeux de santé publique majeurs. Les procédures engagées contre la plateforme — notamment par le collectif Algos Victima représenté par l'avocate Laure Boutron-Marmion — rappellent avec force que certaines trajectoires adolescentes se sont accompagnées d'expositions répétées à des contenus liés au suicide, à l'automutilation, aux troubles alimentaires ou à des formes de détresse psychique extrême.

Ces situations imposent naturellement prudence et responsabilité. Il ne saurait être question de minimiser la gravité des passages à l'acte, ni la souffrance des familles concernées.

Les débats publics se concentrent aujourd'hui, à juste titre, sur plusieurs dimensions : les contenus dangereux, les mécanismes de recommandation algorithmique, la captation attentionnelle, l'économie de l'engagement, la responsabilité juridique des plateformes. Ces questions sont essentielles. Elles constituent même le point de départ éthique de toute réflexion sur ces usages numériques contemporains.

Il est cependant possible d'ouvrir également une autre interrogation, moins souvent abordée dans le débat clinique : non plus seulement celle des contenus eux-mêmes, mais celle des effets psychiques produits par certaines formes de réflexivité algorithmique à l'adolescence.

Autrement dit, le problème n'est peut-être pas seulement que certains adolescents rencontrent des contenus liés à la souffrance psychique ; c'est aussi qu'un système peut apprendre ce qui les retient dans certains éprouvés douloureux — parfois dépressifs ou mortifères — et le leur renvoyer sous forme de communauté, de miroir et d'identité.

I. Ce que l'algorithme apprend vraiment

TikTok ne fonctionne pas uniquement comme un média diffusant des vidéos. Le dispositif repose sur une logique de personnalisation extrêmement fine, capable de détecter des régularités émotionnelles et comportementales : temps d'arrêt, répétitions de visionnage, micro-hésitations, types de contenus retenus, intensité des interactions.

Autrement dit, l'algorithme semble apprendre moins ce que le sujet pense que ce qui le retient psychiquement.

Cette distinction mérite probablement d'être prise au sérieux. Car ce qui retient un adolescent n'est pas nécessairement ce qu'il choisit consciemment de chercher ; c'est parfois ce qui résonne avec quelque chose de plus profond, de plus fragile, et qui n'a pas encore trouvé de forme suffisamment pensable.

L'enjeu n'est donc peut-être pas uniquement la présence de contenus préoccupants sur une plateforme. Il réside aussi dans la manière dont ces contenus peuvent être sélectionnés, rapprochés, répétés et proposés à un sujet adolescent au moment même où celui-ci traverse une zone de vulnérabilité psychique.

Ce déplacement de perspective est important. Il permet de penser une responsabilité qui ne concernerait pas seulement l'existence des contenus eux-mêmes, mais également certaines logiques architecturales de répétition et de personnalisation émotionnelle.

II. La fonction du groupe à l'adolescence — et ce qui change

L'adolescence constitue une période de remaniement particulièrement sensible : fragilité narcissique, instabilité identificatoire, besoin d'appartenance, quête de reconnaissance, intensité émotionnelle, difficulté parfois à mettre en pensée certains éprouvés.

Philippe Jeammet, psychiatre et psychanalyste, a montré combien le groupe joue à cette période une fonction structurante : il permet à la fois des identifications, des oppositions, des conflits, des expériences de différenciation, et progressivement une construction subjective plus stable. Même les groupes fusionnels demeurent traversés par une certaine altérité réelle — par la friction des autres sujets qui les composent.

Les communautés algorithmiques semblent parfois fonctionner autrement.

L'adolescent peut y rencontrer une multitude de contenus exprimant des affects proches des siens : vide, désespoir, hypersensibilité, automutilation, dissociation, sentiment d'incompréhension, épuisement psychique.

Il est important de reconnaître que cette rencontre peut produire un soulagement réel. De nombreux adolescents décrivent l'impression d'être enfin compris, moins seuls, reconnus dans une souffrance jusque-là indicible, ou rejoints par d'autres vivant des expériences similaires.

Cette fonction psychique ne doit probablement pas être méprisée. La reconnaissance de l'éprouvé constitue souvent une étape importante du processus de subjectivation.

Mais une autre question apparaît alors : que devient cette reconnaissance lorsqu'elle s'organise dans un système gouverné principalement par la répétition algorithmique des mêmes états émotionnels ?

III. Le miroir qui transforme et le miroir qui répète

C'est ici que la question du miroir devient particulièrement féconde sur le plan clinique.

Donald Winnicott, pédiatre et psychiatre psychanalyste, a montré que le miroir maternel ne se contente pas de refléter l'état émotionnel de l'enfant. Il le reçoit, le transforme et le restitue sous une forme psychiquement tolérable. Wilfred Bion, psychiatre et psychanalyste, a précisé ce mouvement en décrivant la fonction alpha : cette capacité à métaboliser les éprouvés bruts afin qu'ils deviennent pensables.

Autrement dit, le miroir humain suffisamment contenant ne répète pas simplement l'affect. Il participe à sa transformation psychique.

Le miroir algorithmique semble fonctionner selon une logique différente. Il détecte, catégorise, rapproche, réinjecte, amplifie. Mais il ne symbolise pas.

Il devient alors possible de faire l'hypothèse qu'émerge une forme particulière de réflexivité : une réflexivité immédiate mais faiblement élaborative.

L'adolescent voit ses affects reflétés partout : dans les vidéos proposées, les récits similaires, les commentaires, les communautés construites autour de certains vécus psychiques.

Mais cette reconnaissance peut demeurer circulaire. Le sujet retrouve continuellement ses propres éprouvés sous des formes proches, sans qu'un véritable tiers symbolisant introduise de l'écart, de la temporalité, de la conflictualité psychique ou des possibilités de transformation.

IV. Quand l'éprouvé fait identité

Le groupe lui-même change alors de nature.

Il ne rassemble plus seulement des sujets en relation ; il agrège des états psychiques similaires détectés par compatibilité attentionnelle et émotionnelle.

Cette dynamique peut favoriser des identifications particulièrement puissantes à l'adolescence — précisément parce que cette période est marquée par une instabilité identificatoire que ces communautés viennent parfois combler avec une efficacité préoccupante.

Certaines fragilités psychiques risquent alors de se rigidifier sous forme d'identités groupales : souffrance dépressive, sentiment de vide, vécu dissociatif, désespoir, identité symptomatique.

Ce qui était initialement un éprouvé transitoire, une angoisse, une fragilité narcissique ou un conflit psychique peut progressivement devenir une modalité d'appartenance.

L'éprouvé tend alors parfois à faire identité.

C'est précisément le contraire de ce que le travail psychique permet habituellement : le passage de l'éprouvé brut à une pensée capable de le contenir sans s'y réduire.

V. Une question plus vaste

Dans cette perspective, la question clinique ne porterait pas uniquement sur l'influence des contenus. Elle concernerait plus profondément les conditions contemporaines de symbolisation à l'adolescence.

Le problème n'est probablement pas la reconnaissance en elle-même. Tout adolescent a besoin d'être reconnu dans son vécu. La question serait plutôt celle-ci : que se passe-t-il lorsque la reconnaissance ne débouche plus suffisamment sur un travail psychique transformateur, mais sur une répétition identificatoire continue ?

Cette hypothèse n'implique évidemment ni déterminisme technologique ni causalité simpliste. TikTok ne produit pas mécaniquement les troubles psychiques ou les passages à l'acte.

Mais il est possible que certaines architectures algorithmiques rencontrent l'adolescence dans ce qu'elle a de structurellement en construction : une période où les capacités de symbolisation, de mise à distance et de différenciation subjective sont précisément en train de se constituer.

Il ne s'agirait donc pas d'imputer aux adolescents une fragilité individuelle particulière, ni de renvoyer implicitement la responsabilité vers les familles. La question posée est peut-être ailleurs : celle de dispositifs capables d'agir au cœur même des processus psychiques de reconnaissance, d'identification et de répétition à un âge où ces mécanismes sont encore profondément malléables.

C'est précisément à cet endroit — là où le travail de symbolisation devrait pouvoir se déployer avec l'appui d'un environnement humain suffisamment contenant — que certaines logiques algorithmiques peuvent parfois entraver le mouvement même qui permettrait à l'adolescent de penser ses propres états internes plutôt que de les répéter.

Conclusion

Cet article ne cherche ni à condamner moralement les usages numériques adolescents, ni à désigner des coupables simplistes. Il propose plutôt de prendre au sérieux la puissance psychique de dispositifs capables de rejoindre un adolescent au plus près de ses éprouvés encore insuffisamment élaborés.

Car derrière le débat sur les plateformes numériques se joue peut-être une question plus vaste : celle des conditions nécessaires pour qu'un sujet puisse transformer ses éprouvés en pensée partageable plutôt qu'en répétition de lui-même.

Dans cette perspective, l'enjeu ne concernerait pas uniquement la circulation de contenus dangereux, mais aussi la manière dont certaines architectures algorithmiques peuvent organiser des formes de reconnaissance sans transformation, de miroir sans élaboration, et de communauté sans véritable tiers symbolisant.

Références bibliographiques

Bion, Wilfred R. (1962). Aux sources de l'expérience. Paris : Presses Universitaires de France, 1979.

Jeammet, Philippe (2008). Pour nos ados, soyons adultes. Paris : Odile Jacob.

Winnicott, Donald W. (1971). Jeu et réalité : l'espace potentiel. Paris : Gallimard, 1975

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Se mettre en question… et se re-mettre en question