Quand l'enveloppe collective se retire

Ce qui commence après le feu

Les caméras s'en vont. Les bénévoles rentrent. Les cellules d'urgence lèvent progressivement leurs dispositifs. La solidarité, d'abord intense, se disperse. Les proches, épuisés eux aussi, espèrent que la vie pourra reprendre.

C'est souvent à ce moment-là que quelque chose commence.

Les faits, eux, ont déjà eu lieu : le feu, la fuite, l'évacuation, l'attente, la peur, les dégâts, les maisons perdues, les paysages calcinés. Ils appartiennent déjà au récit visible de l'événement.

Mais le temps intérieur ne suit pas nécessairement le calendrier social. Ce que la société appelle l'après n'est pas toujours un après pour le psychisme.

Dans l'urgence, on agit. On appelle. On cherche des informations. On répond aux messages. On protège les proches. On sauve ce qui peut encore l'être. On tient debout parce qu'il faut tenir. Le corps avance, l'esprit organise, le psychisme diffère parfois ce qu'il ne peut encore éprouver.

Et, autour, le collectif contient.

Il contient par les secours, les voisins, les repas apportés, les lits proposés, les bras disponibles, les messages, les dons et les présences. Il contient également par les récits partagés, les images, les groupes d'information, les institutions mobilisées et les mots qui commencent à circuler.

Pendant un temps, la catastrophe n'est plus portée uniquement par ceux qu'elle frappe directement. Elle est prise dans une enveloppe commune.

Cette enveloppe ne désigne pas une réalité unique. Elle renvoie d'abord à ce qui tenait avant le feu : non pas l'illusion d'un monde stable — nous savons tous que nous vivons dans un environnement de plus en plus fragile, climatiquement, socialement, politiquement — mais une manière quotidienne d'habiter cette fragilité sans que sa réalité vienne effracter le tissu ordinaire de l'existence. La catastrophe fait basculer ce qui était su en ce qui est éprouvé. Ce n'est pas la continuité du monde qu'elle brise. C'est la distance qui nous permettait de continuer à vivre en la sachant fragile.

Face à cette effraction, une seconde enveloppe peut se constituer : une enveloppe collective d'urgence, provisoire, faite de gestes, de présences, de dispositifs, de récits et d'organisations.

Elle ne répare pas encore ce qui a été détruit. Elle n'annule ni la perte ni l'effroi. Mais elle peut donner des bords à ce qui, autrement, resterait trop vaste, trop brutal ou trop informe.

Le collectif fait alors fonction de contenant.

Il reçoit une part de la panique, de la sidération, de l'impuissance et de la colère, puis les transforme en actions : secourir, héberger, informer, témoigner, réparer, nourrir, protéger. Il prête une organisation extérieure au moment où l'organisation intérieure de chacun peut se trouver fragilisée.

Cette contenance collective ne fait pas seulement office de soutien extérieur. Elle offre également, en creux, un modèle. Elle montre que ce qui a été traversé peut être tenu, transformé, mis en récit. Cette démonstration a une portée intérieure : elle prête au sujet une capacité de contenance qu'il pourra, plus tard, s'approprier pour lui-même.

Cette fonction ne doit toutefois pas être idéalisée.

Le collectif n'est ni homogène ni constamment protecteur. Les secours, les médias, les administrations, les proches, les associations et les réseaux de solidarité n'ont ni les mêmes fonctions ni les mêmes temporalités. Ils peuvent soutenir, mais aussi saturer, exposer, imposer des récits trop précoces ou exercer une pression à parler, à montrer, à se rétablir.

L'enveloppe collective peut ainsi contenir sans toujours être ajustée. Elle peut rassurer certains et se révéler intrusive pour d'autres. Elle ne constitue pas une réponse suffisante, mais elle peut empêcher, pendant un temps, que l'événement ne soit porté dans une solitude absolue.

Cette enveloppe a cependant une durée.

Un collectif ne peut demeurer indéfiniment mobilisé dans la catastrophe. Les routes rouvrent. Les services se réorganisent. Les médias passent à autre chose. Les bénévoles retournent à leur vie. Les proches respirent, ou tentent de respirer.

Peu à peu, sans que personne ne le décide explicitement, un message silencieux circule : c'est fini.

Cette clôture sociale ne relève pas seulement d'une lassitude ou d'un désir légitime de reprise. Elle constitue aussi, pour le collectif lui-même, un mouvement défensif. Refermer l'événement permet à la communauté de continuer à fonctionner. Le groupe, comme le sujet, refoule ce qu'il ne peut plus soutenir en son sein. Cette clôture n'est pas moins nécessaire pour être défensive. Mais reconnaître sa dimension défensive change ce qu'on peut en penser.

Ce n'est pas seulement que l'aide extérieure diminue. C'est que l'enveloppe qui contenait provisoirement l'événement se retire. Ce retrait n'est pas neutre. Le décollement de la peau collective peut, en lui-même, produire un effet d'effraction — même chez ceux qui, jusque-là, semblaient tenir.

La clinique du traumatisme montre que l'effet psychique d'un événement ne se confond pas avec sa survenue factuelle. Il y a ce qui arrive, puis ce qui peut en être progressivement éprouvé, représenté et intégré.

Entre les deux, le psychisme protège, suspend, contourne, fragmente ou diffère. Ce qui n'a pu être senti dans l'urgence peut revenir lorsque le danger immédiat s'éloigne et que l'action cesse d'occuper tout l'espace.

La notion freudienne d'après-coup permet d'éclairer une partie de cette temporalité. Un événement peut être repris psychiquement dans un second temps, lorsque de nouvelles conditions lui confèrent une portée, un sens ou une intensité qui ne pouvaient encore être assimilés au moment où il survenait.

Ce remaniement ne constitue cependant qu'une lecture possible. La sidération, la mobilisation adaptative, la dissociation, le clivage fonctionnel ou la suspension momentanée des affects peuvent également contribuer à comprendre pourquoi un sujet paraît parfois solide, efficace, voire étonnamment calme pendant l'urgence.

Ce calme ne signifie pas nécessairement que rien n'a été atteint.

Il peut indiquer que sentir serait, à ce moment précis, psychiquement trop coûteux. Il faut d'abord survivre, répondre, organiser, protéger. Le psychisme remet alors à plus tard ce qu'il ne peut encore accueillir.

Puis l'agitation retombe.

Ce qui avait été tenu dehors, dans l'action, les messages, la mobilisation et les décisions concrètes, commence à revenir dedans.

C'est là que le vide peut apparaître. Le vide de ce qui a été perdu — une maison, un jardin, un paysage familier, un sentiment d'appartenance à un lieu. Mais aussi le vide laissé par ce qui contenait provisoirement la perte. L'enveloppe collective se retire au moment même où l'événement, longtemps tenu au-dehors dans l'action, commence à revenir au-dedans.

Le sujet peut alors se retrouver seul avec ce qu'il n'avait pas encore eu le temps de sentir.

Chez certains, ce retrait réactive des expériences antérieures de défaillance, d'isolement ou de rupture de continuité. La portée psychique de ce moment dépend autant du présent que de l'histoire des appuis internes et relationnels de chacun.

Cette séquence n'est ni universelle ni linéaire.

Pour certaines personnes, la diminution de la mobilisation extérieure peut être vécue comme un soulagement. Elle permet de retrouver de l'intimité, de se soustraire au regard collectif et de commencer à se réapproprier une expérience jusque-là prise dans le récit commun.

Pour d'autres, la fin de l'urgence révèle ou accentue une désorganisation jusque-là contenue. L'activité cesse, les sollicitations diminuent, les présences se raréfient, et ce qui avait été suspendu devient plus difficile à maintenir à distance.

Ces différences tiennent à de nombreux facteurs : la nature et l'ampleur des pertes, la persistance réelle du danger, l'histoire traumatique, la qualité des liens, les ressources matérielles, la solidité des appuis internes, la reconnaissance institutionnelle ou encore la possibilité de trouver un interlocuteur.

Certaines réalités demeurent partiellement abstraites tant qu'elles ne sont approchées que depuis les concepts. Lorsqu'elles viennent affecter des lieux qu'on connaît, des visages qu'on croise, des paysages qu'on habite, la théorie change de statut. Elle ne fournit plus seulement une grille de lecture ; elle devient une tentative pour rendre pensable ce qui résiste encore à l'ordonnancement du récit.

C'est peut-être l'une des dimensions les plus silencieuses des grandes catastrophes.

La société supporte relativement bien l'urgence. Elle sait se mobiliser face à ce qui brûle, s'écroule ou menace. Elle supporte plus difficilement le temps long, incertain, répétitif et souvent invisible de ce qui demeure après le passage du feu.

Elle comprend les pertes visibles. Elle reconnaît les dégâts. Elle sait organiser les élans. Mais elle se fatigue de ce qui ne se voit plus, de ce qui n'évolue pas au rythme attendu, de ce qui revient par vagues ou demeure sans forme clairement identifiable.

Alors peut apparaître une seconde solitude.

Ce n'est plus la solitude de l'événement lui-même, mais celle qui vient après : lorsqu'il faut continuer à vivre avec ce qui a eu lieu, alors que le monde environnant a déjà changé de sujet.

Cette solitude n'est pas seulement affective. Elle est aussi épistémique. Lorsque la société tourne la page, elle envoie au sujet un message silencieux : ce qu'il ressent encore ne correspond plus à ce qui est reconnu. Le doute peut alors s'installer — sur la légitimité de son expérience, sur la réalité de ce qu'il éprouve, parfois même sur sa propre mémoire. Le sujet ne se demande plus seulement s'il va bien. Il se demande s'il a le droit de ne pas aller bien.

Cette solitude est d'autant plus déroutante qu'elle surgit parfois au moment où l'on croit qu'il faudrait aller mieux.

Le danger immédiat est passé. Les décisions ont été prises. Les assurances sont contactées. Les routes sont rouvertes. Les nouvelles circulent moins. Il faudrait reprendre.

Mais le corps commence parfois seulement à parler. Les images reviennent. Le sommeil se modifie. L'irritabilité augmente. La fatigue devient immense. Une sensation d'irréalité peut s'installer. Le sujet peut se sentir à côté de sa propre vie, alors même que son entourage attend que cette vie retrouve son cours antérieur.

Ces manifestations ne doivent être ni minimisées ni immédiatement pathologisées.

Elles peuvent parfois témoigner du fait que le psychisme commence à répondre à ce qui, jusque-là, avait dû être tenu à distance. Elles peuvent s'inscrire dans un processus transitoire de reprise et de liaison. Elles peuvent aussi signaler une souffrance plus durable, une désorganisation ou un état traumatique nécessitant une attention clinique spécifique.

Il importe donc de distinguer le phénomène observé, la fonction qu'il occupe, les ressources psychiques du sujet et le cadre dans lequel il apparaît.

Le décalage central se situe là : le collectif commence souvent à se retirer lorsque l'urgence visible est passée, tandis que le psychisme peut commencer à sentir précisément parce que cette urgence s'est éloignée.

Entre ces deux temporalités, un vide se creuse.

Ce vide concerne les personnes directement frappées par le feu. Mais il atteint aussi celles et ceux qui ont porté la contenance pour les autres — bénévoles, aidants, soignants, professionnels de première ligne, proches qui ont accueilli, hébergé, écouté, organisé.

Ces personnes ont tenu une fonction — celle de contenir. Or contenir suppose, pendant qu'on contient, de tenir à distance ce qu'on éprouve soi-même. Celui qui soutient n'a pas le droit, dans l'instant, de sentir sa propre atteinte.

Cette suspension a un coût. Elle se paie souvent après, lorsque la fonction contenante n'est plus nécessaire et que ce qui avait été mis en attente commence, à son tour, à demander son temps psychique.

Pendant quelques jours ou quelques semaines, la catastrophe a donné à chacun une place, une tâche, une cause, un objet pour sa colère, sa générosité ou son besoin d'agir. Puis tout retombe. L'énergie mobilisée reste parfois sans destination. Certains se sentent inutiles. D'autres éprouvent une chute brutale d'intensité. D'autres encore cherchent un nouvel objet d'indignation, comme si l'agitation devait être maintenue pour éviter le retour d'un vide plus difficile à penser.

Un feu ne traverse donc jamais seulement ceux qu'il frappe directement. Il traverse aussi un corps social. Il l'active, le rassemble, le tend, le confronte à l'impuissance et lui offre parfois la possibilité de transformer celle-ci en action. Puis il le laisse avec ce qu'il a ouvert.

C'est cette dynamique qu'il faudrait peut-être apprendre à reconnaître : non seulement le traumatisme individuel, mais aussi la fonction de contenance sociale qui se met en place autour de l'événement, ses limites, ses ambivalences et les effets de sa disparition.

Ces observations valent au-delà des incendies. Ce que le feu déploie dans la communauté qu'il traverse peut aussi se lire dans d'autres formes de catastrophes collectives — inondations, attentats, accidents majeurs, effondrements. La logique de contenance et de retrait, la temporalité décalée entre le collectif et l'intime, la seconde solitude qui suit le retour du regard commun ailleurs — ces dynamiques semblent traverser tout événement qui frappe une communauté avec une intensité qu'elle ne peut porter seule très longtemps.

Reconnaître ce vide ne signifie pas entretenir la catastrophe.

Il ne s'agit ni de figer les personnes dans une identité de victimes, ni de prolonger artificiellement l'urgence, ni d'empêcher la vie collective de reprendre. Il s'agit d'admettre que cette reprise ne s'effectue pas au même rythme pour tous.

Sur le plan clinique et institutionnel, cette hypothèse invite moins à maintenir indéfiniment les dispositifs d'urgence qu'à penser leurs relais.

L'enjeu pourrait être de conserver une adresse lorsque l'intensité collective diminue : des interlocuteurs identifiables, des espaces accessibles, des consultations différées, des groupes, des permanences, des dispositifs communautaires ou institutionnels qui ne disparaissent pas au moment même où les premières demandes psychiques deviennent formulables.

Cette continuité ne suppose pas d'imposer la parole.

Toute personne exposée à une catastrophe n'a pas besoin de raconter immédiatement son expérience. Une présence ajustée peut aussi consister à rendre possible une rencontre ultérieure, sans forcer l'élaboration ni abandonner le sujet à l'idée qu'il serait désormais trop tard pour demander de l'aide.

Le collectif a son temps.

Le psychisme a le sien.

Un feu n'est pas nécessairement terminé lorsqu'il disparaît du regard commun.

Il change parfois seulement de lieu.

Bibliographie indicative

Anzieu, D. (1985). Le Moi-peau. Paris : Dunod.

Bion, W. R. (1962). Aux sources de l'expérience. Paris : Presses universitaires de France.

Ferenczi, S. (1934). Réflexions sur le traumatisme, dans Psychanalyse IV. Œuvres complètes, 1927-1933. Paris : Payot.

Freud, S. (1896). Lettre à Wilhelm Fliess du 6 décembre 1896, dans La Naissance de la psychanalyse. Paris : Presses universitaires de France.

Freud, S. (1920). Au-delà du principe de plaisir. Paris : Presses universitaires de France.

Kaës, R. (1976). L'Appareil psychique groupal. Constructions du groupe. Paris : Dunod.

Winnicott, D. W. (1960). La théorie de la relation parent-nourrisson, dans De la pédiatrie à la psychanalyse. Paris : Payot.

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